Hier soir après avoir ruminé en m'agitant à diverses tâches toute la journée , avec depuis le matin l'envie de peindre mais l'impossibilité de m'y mettre parce que mon surmoi avait jugé qu'il y avait quantité de choses nettement plus urgentes à faire , et que ce coup ci je n'arrivais pas à résister audit surmoi ; hier soir donc vers six heures j'ai enfin pu larguer le dit surmoi ; j'ai repris une feuille sur laquelle j'avais peint un fond à la tempéra avant de partir pour Paris . Et , après les difficultés habituelles , la peinture est venue petit à petit ; ce matin je l'ai presque achevée , tout en écoutant Marianne Faithfull comme je le disais dans le chapitre précédent ( mais alors à plein tube , quel bonheur je suis toute seule à la maison ) Elle est d'un style qui ne me plait qu'à moitié , Gustave Moreau qui aurait fait des enfants dans le dos à Arthur Rackam ou vice-versa ; mais je ne pouvais pas faire autrement . Je pense qu'elle n'est pas pour moi - je me suis sentie heureuse en la faisant et c'est déjà beaucoup . Qui a besoin d'un ange ?
Est-ce que je crois aux anges ? en tout cas quelquefois une bonne énergie prend place en moi sans que je sache comment elle est venue , qu'on appelle ça un ange ou autre
jJe ne crois pas tellement aux religions ni aux diverses traditions , j'ai eu la chance de naître dans une famille athée , papa , qui avait bénéficié d'une éducation catholique très étriquée , était absolument anticlérical et un peu bêtement scientiste ; ce qui m'a permis de constater que l'étroitesse d'esprit n'était pas l'apanage des sectes religieuses , catholiques ou protestantes ou les autres , que je connais moins . Maman était sans opinion , mais sans anti religiosité viscérale . Je vois un début d' attitude religieuse dans son amour pour la botanique , qu'elle nous a transmis ;
Je dois être vaguement panthéiste ....
Ma première approche de la spiritualité était la lecture de Krishnamurti ,( merci à Régine et Emmanuelle qui me l'ont fait lire ) là encore je le comprenais très , très partiellement ( j'avais quelque chose comme 25 ans et une telle souffrance venue de mon enfance que mon esprit était complètement figé et enserré et fonctionnait très mal ) . Malgré ces verrouillages , sa lecture éveillait un écho en moi ; parce qu'il parlait de choses qui m'intéressaient à un niveau théorique , et ne négligeait pas la beauté dans ses descriptions de la nature avant chaque paragraphe . Mais si on m'avait demandé d'en faire la lecture à haute voix , je l'aurais lu avec le ton culpabilisateur sur lequel on m'avait toujours parlé à moi ; comme une accusation permanente .
Je l'ai lu pendant des années ,années pendant lesquelles je lisais aussi Henry Miller en qui je voyais un frère de souffrance parce qu'il rêvait , sans y parvenir , de quitter ses boulots de dingue comme je rêvais de quitter mon boulot de prof ( et zou ! encore deux pères spirituels . Henry Miller est un vrai torrent qui roule des rochers et des graviers avec enthousiasme ... )
Donc , je voulais citer quelques lignes de Krishnamurti à propos de cet ange , et puis en cherchant ses livres dans la bibliothèque je suis tombée sur ses Carnets , ( Editions du Rocher ) ; les quelques pages que j'ai relues m'ont tellement ravie que je suis restée béate devant le mur avec un sourire un peu stupide ,jusqu'à ce que je me demande ce que j'étais en train de faire là . Les pommes de terre n'ont pas brûlé pendant ce temps , encore une intervention de la Divine providence soi-même ... ( N.B : je sais exactement à quoi ressemble la Divine Providence : c'est une très , très grosse dame noire , elle porte un boubou en madras et un de ces espèces de foulards assorti noué sur la tête , et tient dans sa main droite une assiette de beignets aux pommes saupoudrés de sucre encore tout chauds qu'elle invite , avec un grand sourire , tout un chacun à partager )
alors quelques citations des carnets de Krishnamurti , s'il vous plait ; à ma souvenance dans les textes antérieurs il exerçait plutôt son côté un peu rabat-joie , mais dans ce carnet c'est le bonheur complet de le lire
" Au réveil , malgré peu de sommeil , conscience de la prolongation nocturne du processus , et plus encore de l'épanouissement de cette bénédiction . Elle donnait l'impression d'agir sur l'être .
Cette puissance , cette force , sortait , se déversait au dehors , comme un torrent surgissant des rochers , de la terre ; il y avait dans tout celà un étrange , un indicible bonheur , une extase sans lien avec la pensée et le sentiment .
Il y a ici un tremble , ses feuilles frémissent dans la brise , et sans cette danse , la vie n'est pas ."
" C'était un matin sans nuage , il était très tôt , le temps semblait s'être arrêté. Il était quatre heures et demie , mais le temps semblait avoir perdu toute signification. Comme si hier , demain , ou l'instant àvenir n'existaient pas. Le temps s'immobilisait et la vie se poursuivait sans ombre aucune , sans pensée ni sentiment. Le corps était là , sur la terrasse . Devant , la haute tour et l'éclair de son phare , les cheminées innombrables. Le cerveau les voyait ,mais en restait là. Le temps, identifié à la mesure , à la pensée , au sentiment , s'était arrêté. Il n'y avait pas de temps; toutmouvement avait cessé , mais rien pourtant n'était statique. il y avait au contraire une extraordinaire intensité , une sensibilité , un feu brûlant sans chaleur ,sans couleur. Au dessus les Pléiades , et plus bas vers l'est , sur la crête des toits Orion et l'Etoile du matin. Et avec ce feu , la joie , la félicité. Non que l'on fut joyeux, mais l'extase régnait, sans que l'on y soit identifié ,puisque le temps s'était arrêté. Ce feu ne pouvait s'identifier ni se relier à quoi que ce soit. Il était là parce que le temps s'était arrêté. Orion , les Pléiades puis l'Etoile du Matin s'effacèrent à la venue de l'aube."
( wow ! ça m'a fait le même effet que la première pivoine qui fleurit dans le jardin ; ou la première bouchée d'un énorme marron glacé ; mon aspect vivtorien m'interdit tout autre comparaison )