Ouf ... quatre jours passés dans cette maison d'enfance et déjà je deviens gâteuse ... je ne fais qu'assister leur garde-malade habituelle , mais entre ma tata Lili qui ne veut plus être nourrie qu'à la petite cuillère , fait une plaisanterie appropriée sur la robe que je porte dans le présent ( c'est une robe bleu marine très foncé, elle me demande en rigolant si je vais devenir curé ) puis entame à voix plutôt forte une réflexion historique divagante et bizarre plusieurs heures d'affilée s'entrecoupant toutes les cinq secondes pour me demander " un mimi" en me disant qu'elle m'aime bien , s'interrompt elle en est à Saint-Louis me demande tout à trac si j'ai bien connu Blanche de Castille ,je lui réponds que non , elle me dit ah j'aurais cru ... et maman qui ne peut pas lire parce qu'elle n'y voit plus , la pauvre , s'ennuie au fond de son lit , ( c'était finalement une fracture du bassin , je ne sais si je l'ai dit ; mais ça se ressoude bien ) , maman qui a tout le temps et comme toujours un régime pour personnes difficiles et estomac extraordinairement hyper délicat sinon " ça lui fait mal" et elle est prête à donner des détails qu'on ne voudrait surtout pas entendre sur ses digestions et ses souffrances , puis demande d'une petite voix plaintive une verveine au moment où , épuisée , je crois enfin en avoir fini avec mon service ... je lui ai fait la lecture , je me sentais dans des dispositions d'esprit compatissantes , un bouquin d'Henri Vincenot , l'éternel vieux Bourguignon , pas nul mais pas terrible je n'avais pas mieux , on le voit tellement venir avec ses gros sabots c'est le cas de le dire , tellement prévisible et manquant de subtilité bon c'est un roman à thèse , réac et écolo * mais tout de même et puis c'est plein de figures de styles rabâchées - enfin je me dis que pour maman ça lui a changé les idées . Mais moi j'ai la cervelle comme de la béchamel toute blanche avec des grumeaux , j'ai oublié la moitié de ce que je voulais demander à la nouvelle " auxiliaire de vie " , après j'ai des angoisses la nuit ...
* ( N.B je suis écolo aussi , j'ai pas dit qu'il y avait que des conneries dans ses idées , mais je maintiens que ça n'est pas un très bon bouquin . Mais c'est vrai , que , sorti de Proust et Phil Dick , il n'y a pas grand chose ; je relis toujours le Côté de Guermantes par petits morceaux )
Heureusement , j'avais emmené dans mon sac de voyage .. tiens , justement un Philip .K. Dick , Robot Blues , je crois que c'est celui qui a servi d'inspiration à Blade Runner ( le titre original est do androïds dream about electric sheep , ça c'est un titre ... ) ; dedans plusieurs thèmes s'entremêlent de manière délicieuse , ça fait penser à un de ces ficus qui ont plusieurs troncs entremêlés , ou tressés , et s'épanouissent avec plein de feuillage au sommet ; le thème le plus important , c'est une parabole terrifiante sur : ce que serait un monde futur sans animaux ; un autre thème : l'empathie ; il y a un personnage principal , un chasseur de prime , qui est animé par nos mobiles humains habituels , ambition , désir d'être reconnu , avidité pour l'argent et le sexe , et tous les autres désirs variés , y compris celui de faire plaisir à sa femme ... ; il y a aussi un genre de religion bizarre dont les adeptes peuvent littéralement vivre un genre de passion du Christ ... mais autant que je me souvienne dans Blade Runner tout était extrêmement simplifié , il ne restait presque plus que le côté polar , et l'interrogation sur ce qui distingue un androïde d'un homme . Je crois que le thème sur les animaux , sur lequel se finit le bouquin , de manière désolante je veux dire par là qu'on a envie de pleurer avec l'auteur , et pas contre lui , est passé à l'as dans le film . Vous ne l'avez pas lu ? ça a été écrit dans les années soixante ou soixante-dix , mais ça n'a pas pris une ride ... un chef -d'oeuvre parmi tous les immortels chefs-d'oeuvre Phil Dickiens ... ca me fait du bien rien que d'en parler , vous voyez comme j'ai l'intérieur du crâne qui s'allége et s'éclaircit ...
J'ai reçu aussi des cadeaux de l'Univers , quelques merveilleuses bouffées d'oxygéne : hier en descendant la rue Georges Cinq qui descend de Cimiez , après être passée devant l'école Normale - c'est là que j'allais à l'école quand j'étais petite - j'ai vu à sept heures du matin , dans la ville toute calme :
premièrement un cycliste âgé , flâneur et campagnard , en jean et chemise à carreaux - pas un de ces stakhanovistes du vélo dominical avec leurs casques d'explorateurs spatiaux et leurs justaucorps luisants qui ne nous épargnent aucun détail de leurs misérables fesses et
deuxièmement
un écureuil , encore un ! oui , oui !
rapide , lui , qui a traversé la rue , oui la rue , en plein centre de Nice , pour aller d'un bosquet d'arbres à un jardin plus ou moins public ...
ah ben ça fait du bien ...
bon là il faut que j'y retourne , je dois recevoir une petitoune que maman va employer avec des chèques emploi service ,ce qui est très bien ,mais comment être sure qu'elle est apte , physiquement , à lever et coucher Tata Lili ...( souvenez vous de la peinture que j'ai faite , avec l'espèce de baleine échouée derrière , là j'ai pas le temps de la mettre en illustration , ça sera pour demain soir à la maison ... ) lever et coucher une personne hémiplégique , ça n'est pas difficile , mais il y a un tour de main , ou tour de corps ... pourvu que ça marche ... allons y , je vais essayer de faire de mon mieux ...
( eh oui je sais j'ai déjà mis la même illustration , mais je l'aime vraiment bien , et puis , c'est pas ma faute , j'ai pas le temps de peindre en ce moment , et encore je vous ai dit que je ne sais pas faire une peinture d'après un thème , celle ci elle avait envie de naître comme ça l'année dernière , et voilà ! )