En fouillant dans la pagaille de papiers pour retrouver le mode d'emploi de l'appareil photo , je suis tombée sur une carte postale achetée à Tiruvannamalai en Février , représentant Arunachala au printemps , avec au premier plan une prairie de fleurs jaunes , qui , au dos de la carte , sont qualifiées de marigolds - mais j'imagine plus volontiers des marguerites jaunes , ou des pavots , je n'arrive pas à imaginer une prairie de soucis - à cause de mes présupposés botaniques , ce qui est stupide puisque je ne connais pas ce coin de l'Inde au printemps , également à cause du glissement de sens sur souci , ce qui n'a pas lieu d'être , j'ai vérifié dans le Robert historique , le nom de la fleur vient de "suivre le soleil " ; mais qui se soucie de proférer des stupidités , pas moi ... ( marigold , si je ne me trompe , c'est le souci en français ) .
J'ai d'abord eu envie d'envoyer la carte à Birgit dont c'est bientôt l'anniversaire , parce que c'est un lieu important pour moi ; et puis j'ai décidé de la garder , me disant que je lui en ai probablement déjà envoyé une , et que ce qui était important pour moi ne l'était peut-être pas de la même façon pour elle ... il y a déjà deux photos d'Arunachala dans la pièce où je dors , et médite , une troisième , différente , ne ferait pas de mal . J'ai sorti un petit porte-photo ( que j'avais acheté pour mettre dans le paquet d'anniversaire de Birgit , justement , et puis j'ai oublié , le paquet est déjà fait prêt à envoyer , j'espère qu'elle me pardonnera ... , un petit truc tout simple en fer tortillé , avec une libellule en fer moulé dessus , que je trouve très joli ; j' y ai placé la photo d'Arunachala ... et je me suis sentie plutôt gênée : je trouvais que cette carte , la prairie de fleurs jaunes qui font penser à cette saison printanière , la libellule , ne vont pas dans la pièce . Pourquoi ? Parce que dans mon éducation montagnarde ,( j'en ai déjà parlé , plus que parlé , c'était tous les Dimanches on monte on monte plusieurs heures sur le sentier tout raide avec le sac à dos , au col on s'arrête un petit moment on mange vite avant l'orage et puis on redescend avec la satisfaction du devoir accompli ... ) dans ce genre d'éducation vers un But , une Performance , c'est bien d'avoir une montagne dans sa pièce de méditation , ça vous réimprègne de l'idée que , telle que vous êtes , vous êtes minable mais qu'en se donnant beaucoup de peine , en faisant beaucoup d'efforts pour sortir de votre innommable médiocrité , vous pourrez peut-être arriver à un dixième de milliardième de fraction de seconde de réalisation spirituelle ...
Ca serait bien d'avoir une montagne , donc , mais une libellule ... pensez donc , et une prairie de fleurs jaunes où on n'a qu'une envie , se rouler dans les marguerites ( avec un amoureux tant qu'à faire ? misère , non ,en tout cas moi je préfèrerais un chat , ou deux ... et tant pis si des symboles phalliques s'immiscent subrepticement dans mes peintures ) ou encore voler à son gré de la prairie aux arbres , comme ces demoiselles bleues outremer ou turquoise , légères libellules comme je ne me suis jamais sentie et surtout pas quand j'étais lourde adolescente accablée ...
J'ai mis ça en relation avec ce pénible , ce lourd sentiment de toutes les choses que je dois faire , qui me pèse ces jours-ci ,- je dois faire ça , je dois faire ça aussi , et ça aussi , - sentiment qui n'a pas lieu d'être objectivement , parce que chaque chose prise isolément , que ça soit repasser , nettoyer les iris qui sont tout fanés minables , faire la feuille d'impots pour Tata Lili - et la mienne , d'ailleurs , j'ai tendance à m'occuper en priorité de ses papiers et à oublier les miens - ,etc. , etc. ... , chaque chose prise isolément , donc , je sais que je peux la gérer et que ça n'est pas la mer à boire , que même ça n'est pas déplaisant . C'est vraiment une ressucée du lourd sentiment d'enfance , qui lui avait lieu d'être , d'avoir à remplir une telle quantité insurmontable d'obligations pour être aimée . Cinquante-neuf ans et je me crée tant d'obligations ... vraiment je suis à ma place dans ce pays parpaillot .
Alors j'ai fait quoi ? il était six heures et demie du matin , j'ai mis la carte avec la prairie de fleurs jaunes au pied d'Arunachala , le porte photo avec la libellule , sur le piano qui est aussi dans la pièce de méditation ; je me suis fait un thé au lait , et je me suis autorisée trois bons quart d'heure de Sue Grafton , tout en sirotant mon thé , avant de faire ma méditation du matin . Et ensuite , dès les premières respirations conscientes , je sentais l'air comme porteur d'une liberté et d'une légèreté pas possibles ...