Plein de légumes délicieux au potager , mais je n'ai jamais cultivé de patates ; alors ce matin je file à l'Intermarché du village , miraculeusement ouvert le Dimanche matin . A la hauteur du cimetière , je dépasse une femme blonde accompagnée de deux ravissantes blondinettes aux cheveux longs ... dans l'autre sens , sur l'autre côté de la route , un homme brun accompagné de deux garçons un peu plus âgés ... je rêve que les deux tribus vont se rencontrer et vivre ensemble happy for ever after , comme dans les comédies sentimentales américaines . Passe encore une femme blondasse , la cinquantaine seule , fringuée et coiffée à la va vite pour un Dimanche , avec un grand nez triste , et je me sens prise d'une vague d'affection pour elle , je suis sure que c'est quelqu'un exceptionnel , j'aimerais la connaître ... Enfin l'Intermarché brille de tous ses feux , tout le monde a oublié quelque chose pour aujourd'hui et s'y est donné rendez-vous ; j'arrive à caser la voiture dans un endroit pas vraiment prévu , beaucoup de gens ont de ces énormes 4x4 maintenant , peut-être que ça les sécurise , ou ça leur donne l'impression d'être de ces grands aventuriers du Dimanche matin sur le parking d'Intermarché ; en tout cas ils se garent mal , comme tout le monde , mais ça prend plus de place ... entre les rayons , comme je cherche mes patates , je croise le petit garçon que j'aurais toujours rêvé d'avoir , assis pensif dans un caddy que pousse une énorme femme terne aux cheveux filasses , tirés en queue de cheval pauvre : quatre ou cinq ans , un petit visage pâle et triangulaire , des yeux noirs pétillants surmontés de la flamme invraisemblable des cheveux roux orange vigoureux dans tous les sens ...ah celui-là je le voudrais , je le voudrais vraiment pour moi ... je ne suis pas quelqu'un de maternel , même pas le temps d'avoir un regret , je prends une des files d'attente .Toutes sont longues . A côté de moi dans une poussette un autre petit garçon , même âge , grosse tête aux cheveux ras , petits yeux dans un visage épais écarlate de colère , il braille à voix déplaisante mais intense , il crève d' envie de marcher et s'arc-boute de tout son corps vigoureux contre les sangles qui le ligotent ... je me demande d'ailleurs pourquoi sa grand-mère ne le laisse pas marcher , ça l'aiderait à dépenser son énergie ... ladite grand-mère sent la réprobation de toute la file d'acariâtres , déjà qu'on attend toujours aux caisses d'Intermarché , si en plus il faut se farcir les hurlements du chiard ...elle dit bien fort : "je ne te laisse pas sortir , tu touches à tout ... " en effet il est pile à la hauteur de tous les attrapes-gogos passionnants que la sagace direction d'Intermarché a placé juste au niveau des yeux des gamins , on comprend sa convoitise ... le gosse braille toujours , finalement mamie prend une grande décision , elle se courbe sur la poussette et passe en force entre les deux caisses comme si elle labourait avec un motoculteur , laissant de part et d'autre du sillon les clients aux oreilles soulagées . Mais qui attendent toujours ... hé , j'aurais voulu avoir le beau , de gosse , mais j'aurais aussi bien pu avoir le moche braillard ... je n'en ai pas eu , tout va bien ... * Et puis , de toutes façons , je n'ai pas l'instinct maternel .
* Thomas , je ne t'ai pas connu quand tu avais quatre ans , et puis de toutes façons j'aurais été nulle comme belle-mère encore plus que quand tu étais ado , tu n'as rien à regretter