Ouf ! retour , hier soir , de cinq jours légers et vagabonds en Catalogne ... retour à la maison , j'ai rêvé de ma tata Lili cette nuit ; et de nouveau m'a envahie la tristesse d'avoir perdu définitivement quelqu'un qui croyait , qui avait toujours cru depuis mon enfance , que je suis : quelqu'un de bien ... du coup au réveil , cette impression d'être en dix mille morceaux disparates , malgré ce doux temps de bruine qui me plait bien d'ordinaire , malgré le chat noir qui me disait à grands coups de tête , à roucoulements modulés , qu'il était content qu'on soit rentrés , malgré notre Hermione qui nichait sa tête dans mes genoux ( elle est allée dans la famille de sa copine Dragée , et je crois qu'elle a pris du bon temps aussi en notre absence , quoi qu'elle dise ) Dix mille morceaux qui n'avaient aucune raison de s'ordonner de manière cohérente .
Chaque retour de voyage est pénible , quand , après une période excitante de voyage , chaque jour tout nouveau tout beau malgré les disputes , on rentre dans sa boite , on essaie à nouveau , tant bien que mal , de s'adapter aux conditions de vie sédentaire . Avant que d'autres raisons valables de vivre ainsi ne se présentent avec évidence ...
Je ne suis pas particulièrement accro de Barcelone ; on avait juste décidé de prendre quelques jours de vacances , vers l'Ouest ? vers l'Est ? on rêvait plutôt de Venise ou Florence , de revoir les Fra Filippo Lippi ou les Masaccio , mais une pluie bien froide y était prévue par les Dieux de la météo ... alors on s'est dirigés vers l'Espagne , sans enthousiasme immodéré , mais bon , on avait tout arrangé pour pouvoir partir quelques jours , alors Barcelone , pourquoi pas ..
Notre hôtel était tout près de la Cathédrale ; mon compagnon de voyage m'a proposé d'aller visiter, dans les sous sols du palais épiscopal , une exposition des vestiges de fondations de la toute première Barcelone romaine , mosaïques , fragments de murs , de rues , de cuves pour des teinturiers ... tout ça bien plus profond que notre niveau de marche à nous , en 2009 ... j'ai accepté , là encore , sans enthousiasme excessif . Et puis l'émotion m'a prise , de mettre mes pas sur les pas de ces romains qui marchaient , vivaient , s'agitaient , aimaient , rêvaient , désespéraient ... et puis mouraient . Chacun son tour , c'est à nous maintenant de vivre puis de mourir ... je me suis sentie , viscéralement , des racines horizontales , une espéce de fraternité organique avec tous ces Méditerranéens , comme dans ces schémas de neurones avec des synapses qui s'étendent de tous les côtés .. reliés aux autres neurones .. normal , l'air que je respire n'est pas nouveau , chacune des molécules de mon corps a eu d'autres affectations avant de s'agglomérer pour ce corps , quand à mes pensées , à mes émotions , les pensées flottent dans les esprits de notre époque , nourries par l'éducation , par les sensations , par les médias , aucune d'elles n'est grandement nouvelle ni profondément originale .
Et alors , ce Lundi matin 7 Décembre , qu'est ce qui a rassemblé les dix mille morceaux de moi qui s'étaient dispersés dans la nuit et le désespoir ? c'est d'aller revoir les photos que j'ai prises d' oeuvres que j'avais déjà vues il y a bien des années au musée d'Art Catalan sur la colline de Montjuic - un musée que je vous recommande si , comme moi , vous aimez les grands musées presque vides , peuplés de quelques rares touristes rêveurs . Ce ne sont pas de super bonnes photos ,et les oeuvres ne sont pas grandioses ; en outre elles sont d'inspiration chrétiennes , ce qui m'est un peu étranger , ou étrange . Mais simplement , l'artiste , là et chaque fois , a tellement fait de son mieux , que mille ans plus tard , cette paroi d'un coffre peint à la détrempe , avec ses couleurs fraîches et toniques , les expressions rigolotes du Christ , des disciples , les regards expressifs dans un sens dans l'autre, même si les plis des vêtements ne sont pas hyper habiles , même si les corps sont plutôt raides , la belle verticalité des personnages .. la vision de ces oeuvres , entre toutes, fait que les dix mille morceaux disparates et déboussolés de moi-même se sont rassemblés ce matin , et que j'aborde cette journée pluvieuse gaiement , le coeur paisible . Avec l'impression de savoir que c'est bien que je sois là , justement là . Tout est bien .