La peinture s'appelle " la limite " . Franchira , franchira pas .. Je m'étais inspirée des vêtements de maamn sur une photo où on la voit , elle et Tata Lili , dans les années 1917 à peu près . La notion de "limite" était totalement inconnue à maman , dans ses relations avec ses filles , à moins qu'on ne le lui impose par force , et une enfant , moi en l'occurence , n'était pas de taille à le faire.
Maman est partie hier soir , pour toujours .. J'étais passée plusieurs fois dans la journée à la maison de retraite et elle dormait toujours . Elle respirait la bouche ouverte , mais assez tranquillement ; quelquefois elle fermait la bouche et prenait alors le visage qu'elle avait quand elle désapprouvait l'univers . ( je détestais ce visage , qui m'évoque toujours l'expression de la mère du pharmacien dans La folle ingénue , de Lubitsch *. Surtout quand je faisais partie des choses qu'elle désapprouvait )
Le soir , on lui avait mis un masque à oxygène . J'avais peur qu'elle ne souffre ,mais l'infirmière m'a fait remarquer que son visage était détendu .
Je suis rentrée à la maison ; une heure plus tard , vers les huit heures du soir , la maison de retraite a appelé pour me dire qu'elle était partie .
J'ai beaucoup pleuré le reste de la soirée ; Ellés pleurait tellement au téléphone qu'elle ne pouvait plus parler ,elle hoquetait ; Rémi .. est une des personnes de la famille , je crois ,qui auront le plus de peine . J'ai prié et prié pour eux deux , hier soir . Je sais que , de toutes façons , Dieu , ou la Shakti , ou la Mère Divine , prennent soin d'eux ; mais je les ai tout particulièrement recommandés à Amma ; qui a du accueillir maman dans ses bras , aussi **.
Il est quatre heures , et je viens de m'éveiller , d'un rêve lourd , déjà oublié . Pensant tout à coup que j'aurais bien préféré qu'elle attende ce soir pour mourir ; parce que je loupe la séance de yoga dont j'aurais pourtant besoin . J'ai à l'esprit deux phrases , que m'avaient dites d'un côté Arnaud Desjardins , de l'autre Denise Desjardins , qui m'ont été , chacun , des guides spirituels plein d'amour pendant la période noire de ma vie , il y a vingt-cinq ans ; quand je commençais à explorer les méandres de ma relation avec maman .
Arnaud m'avait dit , paisiblement , avec amour : " Françoise ,pourquoi ne voulez vous pas voir que votre mère ne vous aimait pas ? " ( je me souviens que j'avais fait alors un rêve où maman , à la fois m'étranglait , et se cramponnait à moi de toutes ses forces ; ce n'était pas courant d'interroger Arnaud à propos de ses rêves , pendant les entretiens dans la Grande Salle de Font d'Izière )
Denise - qui était une mère , ou avait fait des efforts pour en être une , j'imagine - m'avait dit , paisiblement , avec amour : " Mais elle vous aimait ! à sa façon .."
Eh oui . Et pour mes soeurs , c'est pareil .. Toutes les trois , nous avons dégusté .. , comme on dit , dans notre enfance . La relation mère-fille est pleine de méandres et de choses compliquées , de tendresse et de haine alternées .. Puissent-elles avoir le coeur en paix .
* Précipitez vous pour voir , ou revoir , ce film , si vous ne le connaissez pas ; parce que c'est un des Lubitsch les plus splendide . Le titre anglais est Cluny Brown .
** Jillelamudi Amma , peu connue en France ; on connait mieux Amma -qui-prend-dans-ses-bras , Ma Amritanandamayi , une femme merveileuse aussi ; Rémi ça serait bien que tu puisses aller la voir , puisqu'elle vient à Toulon tous les ans et qu'il y a un de ses ashrams à Tourves .
