Je terminais d'écrire l'article précédent , avant de le mettre en ligne ; et en écrivant ces mots " quand il fera jour " j'ai été envahie par une vague de joie incroyable et très douce . Parce qu'il est cinq heures ,que je me suis réveillée encore plus tôt que ça , et que je jouis en cet instant du fait d'être éveillée dans une maison qui dort encore . Est-ce que j'ai toujours aimé ça , je ne sais pas , quand j'étais petite je n'étais jamais réveillée avant les autres ; la nuit est encore vraiment noire , pas de lune aujourd'hui , encore une ou deux heures avant le jour et la belle aube ( depuis qu'on a déménagé on a des chouettes levers de soleil , mais quand on habitait Aix ils étaient chouettes aussi , c'était seulement un paysage plus urbain ) . Maman m'a souvent raconté des souvenirs heureux de levers à nuit noire , de ballades qu'elle avait faites avec une bande de plus grands enfants , dans les années 1920 donc , parties du Castellar , dans la vallée de Thoard , vers les cinq heures en été , passés par le col de Fontbelle , redescendus vers Authon et Fayssal ... et retour ... c'est peut-être elle qui m'a passé cette empreinte , cette joie secrète associée aux levers à nuit noire pour une aventure passionnante ...
Souvenirs d'enfance ou plutôt de jeunesse , d'arrivées à Saint-Julien en Genevois par le train de Paris ,après avoir plus que mal dormi , dormi par petits morceaux , assise dans un compartiment surchauffé ; guettant les gares dans le matin qui virait sans qu'on y prenne garde de l' anthracite au gris perle ; souvenirs de Tata Lili à Malchamps , allumant la grosse cuisinière à bois pour faire le café ou le réchauffer - époque où je ne buvais pas de café le matin , d'ailleurs ; maintenant j'en bois , non pas que j'aime tellement le goût du café , mais par nostalgie . Et chaque fois que je fais du café tôt le matin , j'ai l'image heureuse de tata faisant du café . En Haute-Savoie on aurait dit " la" tata , ils ajoutaient des articles devant les noms propres : " ah , tiens , voilà la Françoise ( dit avec l'accent , bien sur ) ! Je me demande pourquoi mes parents ont supprimé , à une époque , la splendide , l' énorme cuisinière qui trônait au milieu de la cuisine de Malchamps et en était l'âme , souvent dès le début de Septembre .
J'écris à nuit noire , et tout en écrivant je fais attention au piège de la nostalgie ; pas question de m'y laisser enfermer . Peut-être que ça m'arrivera quand je serai très vieille ... mais il me semble que c'est quelque chose de très , très dangereux .
Et la nuit est toujours noire , quel bonheur , encore quelque temps avant de recommencer à naviguer plus ou moins bien , plus ou moins adroitement , sur le fleuve du jour ...