J'ai passé la soirée de Vendredi à regarder de vieux albums photos ; à l'aide d'une loupe très puissante , maman arrive un peu à voir , elle se remémore de bons souvenirs ... le premier sur lequel je suis tombée concernait les années de jeunesse de mon père : photos de camarades de classe à l'Ecole Normale ,de jeunes militaires , de jeunes filles des années trente , qu'il avait du trouver jolies ... mon père faisant des démonstrations de ski dans la neige , comme n'importe quel gamin de vingt -vingt-cinq ans ... c'était drôle de le considérer comme je considère un jeune adulte, maintenant .
J'ai continué à regarder , prenant les albums dans le désordre , comme ils sortaient du placard ; le suivant concernait les années quarante , enfance de mes deux soeurs ; j'ai été étonnée de les trouver si gaies , deux petites filles heureuses aux sourires malicieux .Fêtes costumées à l'école , mes soeurs avec des petites copines ... Et puis , surprise des surprises , une photo de maman avec ses deux petitounes , ça c'est normal , mais par contre je crois bien que c'est la première fois de ma vie que je vois ma mère avec un tel sourire , complètement épanouie . La seule fois . Sur la photo elle est accroupie , dans un jardin méditerranéen , entre les deux petites filles bien coiffées , rieuses , rayonnantes aussi . Je retourne la photo , Mai 1942 : mes parents venaient de s'installer à Nice ,Villa Thisbé . Pétain avait supprimé les Ecoles Normales , mes parents , qui étaient tous deux profs à l'Ecole Normale de Draguignan , avaient du changer d'établissement ; personne ne voulait aller à Nice , de peur que les italiens envahissent le France ; et mon père craignait moins les italiens ( il venait de passer plusieurs mois dans les Alpes du Sud , vers Barcelonnette , à se battre contre eux ) que les allemands .Si bien qu'ils ont été nommés à Nice . Arrivant là , on trouvait très facilement à se loger , car beaucoup de logements avaient été délaissés par leurs occupants ; et mes parents avaient trouvé cette maison début du siècle , sur les hauteurs , poétique et délabrée , avec son grand jardin , sa glycine qui escaladait les murs . Eh oui , en plein milieu de l'occupation , ma mère était heureuse ... ça alors ... pourtant , Dieu sait que mes parents , qui ont toujours voté rose ou rouge , n'étaient pas pétainistes , n'étaient pas anti sémites .... la situation politique ne les enchantait vraiment pas . Mais ils avaient pu atteindre un havre , au milieu du désastre ... et ils étaient enfin réunis .
Ils avaient emmené Y avec eux ( Y était venue auprès de mes parents en 1937 , à la naissance de ma soeur aînée , pour aider maman , alors toute jeune prof ; elle avait alors quinze ans , petite haute savoyarde enthousiaste ... mes parents étaient très " Front Populaire " , chez eux soi-disant pas de distinctions de classe ... ( en fait , il y en avait ; mais non-dites. C'était des distinctions de savoir , essentiellement . ) Y. partait en vacances avec eux , en partie , passait le reste des vacances chez ses propres parents ; et puis elle et maman ont vécu la drôle de guerre ensemble , des liens forts s'étaient noués ; c'est comme ça que , lorsque je suis venue , bien plus tard , je suis devenue sa filleule , sa vraie filleule ; elle et son frère m'ont portée sur les fonts baptismaux en 1949 . ( D'un autre point de vue ,quand on est petite ça fait une sacrée empreinte d'être la filleule de la bonne , dans une famille de profs ... je ne savais pas trop qui était ma vraie mère ,et il a fallu que j'aie une greffe de moëlle osseuse pour être sure , vraiment sure , jusqu'au tréfonds de l'inconscient , que ma mère biologique était bien ma mère ...)
Donc , pour revenir à cette photo de Mai 1942 ,c'est la seule photo sur laquelle je sens ma mère pleinement , profondément heureuse . Et j'adore son sourire . Son homme venait de revenir sain et sauf de la guerre , elle s'installait avec lui et ses deux petites filles sur la Côte d'Azur ... Je ne sais qui a pris la photo , mon père , ma tante qui habitait alors Cannes ? A chacun d'eux elle pouvait sourire de tout son coeur .
J'ai éprouvé comme une nostalgie , j'aurais bien voulu faire partie de cette famille heureuse moi ... mais je suis venue sept ans trop tard , le pays était paisible mais toute la famille avait vieilli ,et à l'intérieur de cette famille , qui vivait dorénavant repliée sur elle-même , il y avait des rancunes terribles , larvées le plus souvent , éclatantes quelquefois ( Y contre ma tante , contre mes parents) , des peurs terribles .... sur les photos où je suis petite ma mère n'a plus jamais de sourire aussi heureux . Elle sourit , mais à moitié , comme malgré tout .
J'ai pris cette photo , ainsi qu'une autre de la même époque , mes deux parents avec mes deux soeurs , où ils sont très beaux tous quatre . Je les ferai retirer , aggrandir à plusieurs exemplaires , pour mes soeurs et moi , et je les remettrai dans l'album la prochaine fois .
Et maintenant je regrette de n'en avoir pas emporté une troisième , de photo , une photo de moi avec ma soeur Monique ...dans un autre album ... ce sont les photos de l'été cinquante-deux , et sur toutes ces photos , on voit une pitchoune de trois ans , moi , presque toujours maussade , ou bougeant , ou tournant le dos ; avec d'autres membres d' une famille presque toujours maussade ; sauf sur cette photo , ou la petitoune sourit de manière particulièrement insolente et moqueuse à sa soeur tête baissée , une adolescente qu'on devine plus qu' agacée . Je ne sais pas ce qui se passait cet été là... dans mes souvenirs c'est ma soeur qui me martyrisait , mais la petite insolente a l'air d'être pleine de ressources ...
Dans la nuit j'ai rêvé que je lisais des articles commentant les qualités d'appareils photos , je voulais en acheter un à Philippe , et il cherchait , de beaux rendus pour le noir .
Puis j'étais dans le sous-sol de l'Ecole Normale ( quand j'étais petite , les classes se rendaient dans ce sous-sol pour préparer la fête de l'Ecole ... ) un groupe de rock répétait ; en fait c'était plutôt un groupe de gens costumés , dont je ne voyais pas les têtes , qui dansaient en rond .
Ils étaient éclairés ,par intermittence ,à la lumière noire . Je m'asseyais en dehors du cercle et je m'extasiais , à voix haute , sur les couleurs de leurs vêtements ... tout en sentant qu'elles étaient pas mal , mais pas forcément besoin de s'extasier autant .
( En me réveillant je me disais : mais quel besoin incroyable j'ai , dans ce rêve mais peut-être sous-jacent ( le sous-sol ! ) dans la réalité , d'être acceptée par un groupe ... groupe familial , des personnes maintenant âgées , toutes sauf moi ont plus de soixante ans , mais représentées dans le rêve par ces rockers toujours jeunes ... qui dansent en rond dans leur danse à eux ... qu'est-ce que j'en ai à foutre ,moi , de leur danse à eux , qui préexistait à ma naissance et dans laquelle ils peuvent continuer à danser en rond , jusqu'à la mort ? le fantasme , faire partie d'un groupe dans lequel on est comme un poisson dans l'eau ... est-ce que j'ai jamais vécu ça , en réalité ? mais non , le rêve me rappelle que moi je suis juste là pour prendre les photos ...vraies photos , photos en mots , ou dessinées sur le papier avec mes peintures et mon porte-plume ... )